À l’occasion du Triduum pascal, Penboc’h a accueilli une expérience singulière : une quinzaine de personnes de la rue ont été reçues comme retraitants, partageant pleinement ce temps fort avec les autres participants. Les trois témoignages qui suivent disent, chacun à leur manière, la joie des rencontres, la richesse du partage et l’élan né de cette expérience où chacun s’est laissé déplacer par l’autre.
« Veux-tu vivre en ressuscité ? »
Avec Fabienne, mon épouse, nous avions le souhait de nous préparer à célébrer les fêtes de Pâques à vivre un pas de côté dans notre quotidien. La proposition du Triduum pascal à Penboc’h, dans cet environnement apaisant, de mettre nos pas dans ceux du Christ, de vivre la Cène, la Passion et la Résurrection, dans un climat de prière et de partage, répondait à notre besoin.
J’ai vécu ce Triduum pascal intensément, paisiblement et joyeusement. Je me suis laissé porter par les propositions de rencontre, de partage en petits groupes, les temps de prière et les célébrations. Des célébrations animées, joyeuses, vivantes et nourrissantes, aboutissement du cheminement de nos journées. Des propositions de prière diversifiées (personnelle, pas à pas, dialoguée, guidée, incarnée) et des ateliers « colorés » (chants, peinture, préparation de la liturgie, des repas de fête…)
Si je m’attendais à rencontrer des hommes et des femmes partageant ce même désir, j’ai été surpris de côtoyer des hommes et des femmes vivants à la rue ou ayant vécu à la rue, accompagné(e)s par l’association Stéphane Bouillon. Ces rencontres m’ont renvoyé à l’accompagnement que nous vivons auprès de personnes migrantes depuis quelques années.
Leur accueil, leur sourire, leur partage de vie comme leur regard sur la Parole de Dieu m’ont nourri et interpellé.
La proposition de relecture de l’exhortation apostolique Dilexi Te de Léon XIV a pris une toute autre consistance dans cette proximité de vie et de partage.
« Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation : le contact avec ceux qui n’ont ni pouvoir ni grandeur est une manière fondamentale de rencontrer le Seigneur de l’histoire. À travers les pauvres, Il a encore quelque chose à nous dire. » &5 Dilexi Te.
Me laisser évangéliser par eux, entendre cette « option préférentielle de Dieu pour les pauvres », et cette exhortation à « nous engager davantage à résoudre les causes structurelles de la pauvreté ». &94 ; à vivre une attention à l’autre « Cela implique de valoriser le pauvre dans sa bonté propre, avec sa manière d’être, avec sa culture, avec sa façon de vivre la foi. » &101
« Dans cette perspective, il apparaît clairement qu’ « il est nécessaire que tous nous nous laissions évangéliser » [112] par les pauvres, et que nous reconnaissions tous « la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux ». &102
« Le chrétien ne peut pas considérer les pauvres seulement comme un problème social : ils sont une“question de famille” ; ils sont “des nôtres”. &104
« une Église qui ne met pas de limites à l’amour, qui ne connaît pas d’ennemis à combattre, mais seulement des hommes et des femmes à aimer, est l’Église dont le monde a besoin aujourd’hui. » &120
Si la relecture de Dilexi Te n’a pas fini de me questionner, je garde au coeur comme fruit de ce Triduum, cette invitation reçue comme un cadeau le jour de Pâques : « Veux-tu vivre en ressuscité ? ».
Cette question me poursuit comme un appel pressant, un encouragement à vivre en vérité, de la joie du ressuscité auprès de tous ceux dont je partage le quotidien.
Yves et Fabienne Le Gal
Au cœur de ce Triduum pascal, le Centre spirituel ignatien de Penboc’h a ouvert largement ses portes et son cœur pour une expérience aussi simple qu’essentielle : vivre Pâques ensemble, sans distinction, dans une même fraternité. La proposition a été faite par Olivier Barreau sj, d’accueillir, parmi les retraitants, des membres de l’association Stéphane Bouillon, hommes et femmes marqués par la rue ou en chemin pour en sortir, invités à partager pleinement ce temps fort comme retraitants.
Dès les premiers instants, quelque chose de profondément évangélique s’est donné à voir et à vivre. Dans la prière, les célébrations, les temps de silence comme dans les échanges plus fraternels, chacun a trouvé sa place. Les différences de parcours se sont peu à peu effacées pour laisser place à une rencontre authentique, faite de respect, d’écoute et d’une grande simplicité. Les rires ont côtoyé les larmes, et une véritable communion s’est tissée, donnant à ce Triduum une couleur unique.
Cette initiative, portée avec générosité par Penboc’h en lien avec l’association Stéphane Bouillon, a révélé combien la rencontre avec les plus fragiles est une source vive pour tous. Elle ouvre un chemin où la joie de Pâques se reçoit et se partage, comme un don offert à chacun, sans condition.
Oui, la Résurrection s’est laissée entrevoir dans ces visages, dans ces gestes fraternels, dans cette joie discrète mais bien réelle d’être ensemble, frères et sœurs, accueillis tels que nous sommes.
Patrick Le Galliot
Diacre fondateur de l’association Stéphane Bouillon
Arrivée à Penboc’h, le 2 avril, j’étais dans la joie de retrouver maints visages connus pour y vivre, comme chaque année, le Triduum pascal. Je savais que, familiers du Centre spirituel, cette fois-ci nous ne serions pas seuls et que des personnes en grande précarité, soutenues par l’association Stéphane Bouillon, allaient nous rejoindre pour faire route ensemble. Mais j’étais bien loin de d’imaginer la réalité et l’intensité de l’expérience humaine et spirituelle que j’allais vivre.
Dès le premier soir, l’aventure commençait : un voisin de table, vivant dans une grande précarité, allait me confier quelques pans de son histoire, sa solitude, la vie dans la rue, la honte d’avoir à mendier ; une autre me partageait les violences subies, la drogue, la prison, la douleur d’être séparée de ses enfants. Sur ces visages marqués par la fatigue, où sourire et larmes s’entremêlent, j’apprenais à mettre un nom : Fanny, Dimitri, Jérôme, Hervé, Eddy … ; quelques heures plus tôt, ils étaient pour moi des inconnus, comme ceux qui font la manche, le plus souvent ignorés des passants,, de moi-même parfois, comme s’ils n’existaient pas. Et, de jour en jour, au gré des temps de partage proposés, ils allaient devenir pour moi quelqu’un qui porte un nom et plus encore : un frère, une sœur en humanité, frère et sœur en Christ. Appeler quelqu’un par son nom, c’est le faire exister à nos yeux et reconnaître ce qu’il a d’unique aux yeux de Dieu. …
Lors de ce Triduum pascal, ce sont eux que Dieu a choisis pour que résonne intensément en mon cœur Son appel à m’ouvrir à celui, celle qui est dans le besoin. … Je ne sors pas indemne de ces quatre jours vécus ensemble.
Fanny, Jérôme, Dimitri, Hervé, Eddy, dans la Lumière de Pâques vous m’avez ouvert la voie d’une fraternité authentique, celle à laquelle le Christ m’appelle aujourd’hui… c’est un trésor que Dieu m’offre afin que, à mon tour, je vous en fasse le don.
Michèle Vallée